PEUT ON DEPOLITISER NOS CHEVEUX ?

3 avril 2017


Depuis quelques années le marché pour les cheveux  bouclés et crépus se développe enfin en France. La multiplication des produits dédiés aux cheveux non lisses ont fait leur apparition dans les magasins spécialisés et les grandes surfaces.
Or nous constatons la dépolitisation du développement de ce nouveau marché. Bien avant que celui-ci soit récupéré par les grandes compagnies, ce mouvement a démarré avec ce que l’on a nommé les nappy aux Etats-Unis. Ces femmes noires ont travaillé à la réappropriation de leurs cheveux naturels créant donc une  nouvelle niche. Bien entendu les personnes blanches ont aussi des cheveux bouclés  et profitent du changement de regard sur les cheveux non lisses, néanmoins, pour toutes les personnes racisées il est nécessaire de rappeler que les enjeux sont différents.
La stigmatisation des corps racisés dans une société blantriarcale (donc raciste)  est réelle. Les femmes non-blanches vous raconteront toutes comment elles ont grandi en ayant ce petit pincement au cœur de ne pas pouvoir ressembler à l’écrasante majorité (si ce n’est l’absolu majorité) des femmes présentées comme belles. Principalement jeunes, mince, blanches, elles incarnent un idéal, un fantasme bien ancré.  Le mannequin, ou plutôt le corps servant d’outil publicitaire se veut le plus neutre possible. Il doit être beau sans pour autant éclipser l’objet par conséquent la fréquence de l’utilisation du corps blanc pose problème. Au-delà de la simple invisibilité des autres corps, moins jeune, moins mince, moins blancs, cette image sert de référentiel. Ainsi nous avons en cosmétique la teinte «  normale » et les teintes « médium » et  « foncée » ou encore pour les collants la couleur « chair » et la couleur « bronzée ». Dans l’univers commun il y a donc les personnes normales et blanches et les personnes de couleurs qui sont donc non blanches. Or, on constate même si peu à peu cette tendance se corrige que la beauté est incarnée par une femme, que cette femme est blanche et que donc la beauté est une femme blanche.  La femme noire elle est exotique, différentes, parfois belle mais anormale et tout ceci découle directement de la colonisation et la stigmatisation issue de l’esclavage.
Qu’est-ce que l’esclavage ? Sans vouloir rentrer dans un discours politique pointu, l’esclavage a été une cohabitation noire et blanche provoquée par les blancs qui avaient préalablement  déracinés les noirs pour les faire travailler à leur profit sur des territoires qu’ils avaient volés aux peuples autochtones assassinés.  Il ne s’agit pas ici d’aborder les aspects économiques et moraux de cette traite humaine mais l’esclavage a été  400 ans de domination des blancs sur le corps des noirs. Mais est-ce réellement fini ? Ce qui nous intéresse ici, c’est la domination esthétique et culturelle et plus particulièrement celle sur les cheveux.
Les femmes noires déportées ont été privées de leurs habitudes esthétiques par le fait du déracinement. Obligées de s’adapter, elles ont été contraintes d’utiliser les outils du maître pour faire leur toilette. Le peigne européen avec ses petites dents serrées est l’accessoire de la coiffure.  Juliette Sméralda le raconte dans son ouvrage  Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation, édité en 2004, le peigne inadapté est devenu un moyen de déterminer le bon et le mauvais cheveux :
«  Dès lors, le peigne européen sera regardé par ces derniers comme l’accessoire à l’aune duquel se décernera le label de bon ou de mauvais cheveu : si le cheveu se coiffait facilement au moyen du peigne offert par le maître, alors il s’agissait d’un bon cheveu. Si au contraire l’opération était rendue trop difficile par les dents trop serrées de ce peigne, alors il s’agissait d’un mauvais cheveu. Lorsque les dents du peigne se cassaient, le diagnostic de mauvais cheveu se voyait renforcé. Ces détails triviaux finirent par occuper une place décisive dans la nouvelle culture esthétique des esclaves » .
Contrairement à ce que certaines veulent bien croire, on retrouve le même phénomène à notre époque : les produits capillaires continuent de parler de cheveux secs et difficiles. Nous sommes constamment ramenées à l’échelle de valeur du cheveu lisse caucasien comme s’il était le bien absolu vers lequel nous devrions tendre.
Or notre cheveu n’est certainement pas plus difficile, il est différent du cheveu considéré normal tout comme la peau blanche est considérée comme neutre. Ne dit-on pas par exemple : « personne de couleur » ? Cela ne sous-entend pas que les blancs n’ont eu pas de couleur ? Le phénomène au niveau capillaire est exactement le même d’autant plus qu’il est utilisé comme échelle de valeur lui aussi. L’ironie est que dans les états du Sud des états unis par exemple, les femmes noires ont été contraintes de dissimuler leurs cheveux qui gênaient les blanches. En effet, elles considéraient qu’elles attiraient l’attention des hommes blancs sur elles. Cette anecdote si nous pouvons la nommer ainsi est importante à un double égard. Premièrement, le voile et le fait de couvrir ses cheveux est donc devenu culturel et les femmes esclaves ont développé un art d’attacher et d’embellir leur chevelure sans l’exposer. Secondement, elle nous rappelle la rivalité entre les femmes blanches et les esclaves noires et nous pouvons même nous interroger : s’est-elle envolée ? Certainement pas et les dernières années ont été riches en appropriation culturelle et en dénigrement en tout genre cependant il serait trop long de développer  toutes les problématiques du blantriarcat dans cet article.
Nous en sommes donc revenus à la réflexion de départ : peut-on dépolitiser les cheveux des femmes noires ? Il me tient à cœur de parler de cheveux au pluriel car contrairement à l’image raciste commune il n’y a pas qu’un seul  type de cheveux noir, notre diversité est infinie. Nous portons en nous un héritage culturel et génétique beau mais parfois douloureux et nous vivons dans une société qui nous est intrinsèquement hostile. Nous avons toutes surmonté l’obstacle de ne pas être dans ce que certains aimeraient que l’on considère comme la norme. Ainsi, transformer ce sujet en une simple question d’esthétique est en soit du racisme et un acte  colourblind.
Les femmes racisées d’aujourd’hui  ont la chance d’avoir internet et  pouvoir accéder à ce que la violence coloniale leur a retiré c’est-à-dire  l’amour d’elles même.

Le soin capillaire des cheveux bouclés et crépus se doit donc d’être politique et résister à l’aseptisation que le capitalisme veut imposer.
Ecrit par Cheva , qui traite de la question capillaire ( femmes racisees )  sous toutes ses formes , elle aborde les politiques commerciales , les soins mais encore le colorisme. Allez jeter un coup d'oeil ! 
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