TUER LE PÈRE

21 janvier 2017


C'est un billet un peu atypique que je propose à la détentrice de ce blog, mais j'ose espérer que plusieurs personnes se reconnaîtront d'une manière ou d'une autre dans ce témoignage.

J'ai essayé de détester mon père, mais j'ai misérablement échoué.

Je suis issue d'une famille d'origine maghrébine. Étant la cadette de 4 enfants, j'ai vécu une expérience sensiblement différente, comparée à mes frères et sœurs. Néanmoins, il y a bien une chose qui nous rapproche tous : mon père; ou plus précisément, son fantôme. En effet, mon père a cessé d'en être un aux alentours de mes 11-12 ans. Il était certes toujours physiquement , seulement il était devenu distant, blasé, incroyablement détaché de ses enfants jusqu'à oublier leur parcours scolaire ou leur anniversaire.

Cela fut donc le quotidien de mes 11 dernières années avec lui, jusqu'à aujourd'hui encore.

J'ai essayé de le détester, de le haïr, lui et son comportement abject envers ma mère. J'ai essayé de nier jusqu'à son existence ; tout en vivant toujours sous son toit le temps de finir mon adolescence. J'ai essayé de l'ignorer autant que je le pouvais. Je me surprenais à envier les papas des autres à la sortie de l'école, aux fêtes d'anniversaire, ces papas qui se déplacent aux réunions parents-profs, ces papas qui échangent dans un français correct avec tout inconnu.

J'avais honte de mon père. J'avais honte de son accent et de son niveau de langue ridicules après 30 ans passés en France. J'avais honte de son manque de culture, de son âge avancé, de son métier. Mais pire encore; j'avais honte que ma mère, une personne si brillante et élégante, puisse être associée à la médiocrité personnifiée ; et qui haïssait par ailleurs tout ce qu'elle pouvait représenter en tant que femme.

A ce propos, mon père n'a jamais été un modèle de féminisme. Un jour – pour la petite anecdote – ma mère m'a confiée qu'elle a dû subir une césarienne (ratée) le jour où elle a accouché de son premier enfant. A la suite de cet événement, ce jeune papa formidable qu'était son époux n'a trouvé rien d'autre à dire que : "comme ça aucun homme ne voudra de toi avec cette cicatrice".

Merveilleuse ambiance.

Papa si tu savais, je t'ai détesté du plus profond de mon être. J'ai essayé de te le faire savoir mais tu me traitais de folle – assez risible, venant d'un homme lui-même brisé par son histoire.

Le problème lorsqu'on vit en tant qu'enfant dans une famille où père et mère se détestent, est qu'on a furieusement envie de les voir divorcer, et ce, contre leur gré. En effet, cette brillante idée qu'ont les parents de vouloir, disent-ils « rester pour les enfants », ne renforce qu'un climat abject et toxique dans lequel leurs propres gosses grandissent. Tout cela n'a bien évidemment pas raté pour moi, en terme de conséquences psychologiques.

Mais revenons à Maman :

Ma mère a gâché sa vie avec un homme qui la déteste pour aucune raison valable et qui a essayé de la détruire psychologiquement, en vain. Et pourtant, elle est restée, pour « nous », ses enfants, sa « seule raison de vivre » dit-elle. Elle est restée, parce qu'elle est parvenue à construire un modeste héritage qu'elle sera susceptible de nous léguer à sa mort. Un divorce, pour elle, serait synonyme d’échec, plus de 30 ans de mariage pour ça. Son héritage construit sur l'immobilier s'évanouirait en même temps que la liquidation des biens lors du prononcé du divorce. Tout ça pour rien, donc.

Je ne peux pas décemment blâmer ma mère après tout ce qu'elle à fait pour ses enfants. Elle a sacrifié son bonheur en croyant bien faire. Jeune femme adulte aujourd'hui, je ne sais toujours pas si elle a eu raison. Je ne ne vois que cette femme au fort tempérament qui se noie dans une vie sociale hyperactive afin de retarder le moment où elle rentrera dans un foyer vide et morne. Un foyer, où habite un homme qui ne la regarde plus depuis bien trop longtemps, malgré sa beauté éternelle que pourtant beaucoup d'autres encensent.

Je ne peux pas blâmer Maman. Je la plains. Je la pleure.

Alors, j'ai essayé de détester mon père, mais j'ai ridiculement échoué.

Comment haïr un homme lui-même éprouvé par la vie ? Un homme qui a passé son enfance dans un bidonville, dans la misère absolue avec un père qui battait sa femme dans l'indifférence des autres ? Un père qui ne montrait aucune espèce d'affection pour ses enfants ? Comment blâmer cet enfant qui a grandi dans un environnement pareil et qui a dû subir les sévices de son géniteur ?

Ce même homme a croisé le chemin de ma mère pour immigrer illégalement en France au début des années 1970, subir là encore la précarité et le racisme systémique ; et construire une nouvelle vie comme tant d'immigrés nord-africains au cours de cette période.

Oui, ce serait tellement facile de le détester. Mais je ne peux pas. L'honnêteté intellectuelle et le restant d'empathie que j'éprouve à son égard m'en empêchent.

Ceci explique en tout cas pourquoi mon père a cessé d'être le papa affectueux envers moi à mes 11 ans, à mesure que je comprenais de plus en plus les raisons menant aux disputes conjugales (il en était à l'origine). L'âge l'a transformé en un clone de son père. Il s'est mis à recopier les mécanismes oppressifs – violence physique en moins – de son défunt géniteur. Plus aucune démonstration d'affection ni d'amour, simplement de l'indifférence ou de l'hypocrisie motivée par le désir de profiter du niveau de vie actuel de ses enfants.

Mon papa est un fantôme qui croit encore que je fais médecine ; et qui le jour de mes résultats au Baccalauréat, s'est empressé de photographier mon relevé de notes à mon insu pour les montrer autour de lui alors qu'il n'avait jamais manifesté aucun intérêt pour mon parcours scolaire. Mon papa, c'est le fantôme qui voit sa progéniture subir une opération mais qui ne montre aucune considération. Mon papa, c'est le type qui passe sa journée - et sa carte bleue – au bar PMU du coin à parier au Tiercé ; mais que l'on doit harceler pour recevoir de lui une quelconque aide que ce soit.

La liste demeure encore longue.

A mesure que j'écris tout cela, que je verbalise ce que j'ai longtemps enfoui au plus profond de moi ; j'éprouve de la honte, car j'expose pour la première fois sur la place publique les travers de cet homme qui est et restera mon père. Je culpabilise d'avoir une vision aussi négative de lui, notamment en raison des enseignements islamiques qui inculquent sur ce point le respect inconditionnel des parents.

Il m'arrive de demander pardon au Seigneur de ressentir tout ce que je ressens aujourd'hui ; même si je sais pertinemment que c'est inutile, car mon esprit n'est toujours pas apaisé.

Cette jeunesse gâchée par un seul individu me laisse un goût âcre dans la bouche. C'est injuste, pour lui et pour nous tous, à commencer par ma mère qui ne mérite rien de tout ça. C'est d'autant plus injuste quand on sait qu'on est impuissant face à la tournure des événements, peu importe nos interventions.

Alors j'essaye d'avancer, à défaut de faire avancer la vie des autres. J'essaye tant bien que mal de regagner ma place d'enfant, sans trop culpabiliser de me détacher des énièmes conflits entre mes parents. Ce billet est aussi ma manière d'en venir à la conclusion suivante :


A ce père qui a cessé d'en être un, j'ai essayé de te détester ; mais je t'aime encore. Anonyme  
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Photo from Grazia. 

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